C’est ma première nuit dans ce nouveau foyer, et seulement ma troisième prestation. Encore aucun lien réellement établi. Et cela ne rate pas, les ados me testent. Mais aujourd’hui, plus qu’’un simple test, je sens une certaine coalition entre eux : ils ignorent mes remarques ou mes demandes même les plus insignifiantes, me provoquent, surenchérissent et m’observent du coin de l’œil. Ce n’est pas « méchant », ni même « contre moi », mais la tension est bien là, et je suis sur les charbons ardents…

Avoir tout un village n’est pas qu’un avantage. La sécurité offerte par ce « domaine » est à double tranchant, pour l’éducateur, car elle éloigne l’Extérieur et étend le territoire institutionnel hors de la portée d’un travailleur en solo. Dans mon cas à moi, cela me réduit à l’attente. L’attente d’un retour où je pourrai essayer d’amorcer quelque chose avec eux, mais quoi ? L’attente ruminante, car je ne peux qu’imaginer des scénarii retour qui ne mènent nulle part.

Leur comportement me renvoie à mes propres difficultés à créer une relation, mes propres difficultés parfois à m’opposer sans douter de moi un seul instant, bien sûr, autant qu’il me met à mal avec mes convictions non-violentes. Comment, dans ce cadre-là, maintenir un cadre ? La question est bien difficile.

Je me retrouve donc à jongler entre une attitude « laisser-faire » et une autre de « lutte territoriale » très primale, l’une s’opposant naturellement à l’autre. Le laisser-faire reconnaît l’inexistance actuelle de relation et tâche de faire avec en respectant mes convictions profondes. Mais il ne met rien de plus qu’une « simple disponibilité », qu’une position de spectateur, en place pour qu’une relation s’établisse. J’en suis réduit au poste de surveillant que l’un des jeunes critique dans une discussion que je réussi à amorcer à grand-peine.

La lutte territoriale va à l’encontre de ma philosophie, mais établit directement une relation forte : dans la « haine » qu’il mobilise, il attire une attention pleine et entière, engage un combat pour la survie institutionnelle dont l’un sortira vainqueur et dominant, tandis que l’autre sortira vaincu et dominé.

Mais ne sont-ce pas les vainqueurs qui écrivent l’Histoire ? Si je veux écrire mon histoire ici, et avoir une chance de participer activement à écrire la leur, ne dois-je pas être leur vainqueur, celui qui aura tenu bon contre leur mal-à-être en relation, et maintenu le cadre institutionnel, sacro-sainte Loi sécurisante et salvatrice ? Pourtant, au fond, ils ne m’ont rien demandé, eux. Cette lutte, qui impliquerait une certaine cruauté de ma part à laquelle je ne veux me résoudre, à quel point en suis-je l’objet et le sujet ?

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